KURUKANFUGA
Samedi 24 janvier 2004Bamako , 24 Janvier 2OO4: KURUKANFUGA*.
Une bonne grosse semaine pour Kela et pour la Bibliothèque du Mandé: plusieurs reunions avec les notables traditionnels du village, qui traduisent formellement l’adhesion d’esprit et de coeur de chaque famille et de tous à nore entreprise commune.
Nous recevons ainsi, depuis le début du mois de Décembre, confiance et force chaque jour et le sentiment d’une forme simple et bien réelle d’utilité, déjà, pour notre utopie.
Sentiment vécu, aussi, d’une nouvelle vitalité, proprement AFRICAINE: « Tu sais, ici, à Kela et ailleurs au Mandé, très peu croyaient vraiment, malgré les mots et les premiers gestes de quelques uns, que ce qui était annonçé serait un jour une réalité ici. Nous avons trop l’habitude…Ici, maintenant, nous avons vu que tout est réalisé point par point, de plus en plus vrai et de plus en plus fort. Il faut comprendre nos réserves prudentes et notre incrédulité: maintenant que chaque famille, chaque visiteur, soutient et possède ensemble la Bibliothèque du Mandé, nous avons compris que ce caillou posé en brousse n’est pas une petite affaire de rêve mais un espoir pour longtemps et une force pour Kela et pour le Mandé. » Ceci sans jésuitisme ni exubérance, dans le calme décidé de la réalité mandingue.
Visite, lundi soir, d’un ami Keita de Bamako, ancien créateur d’ecoles et Maitre d’enseignement un n temps, aujourd’hui antiquaire au quartier N’golonina de la capitale malienne et notre ami autour du thé. Il sra là deux nuits, si Dieu veut (Ni Allah Sonna!) , à Kela pour la première fois de sa vie malinké d’un demi-siècle déjà: situation insolite, si l’on connait Bamako à 1OO kilmètres d’ici seulement et que le regard sociologue est occidental , pour un noble malinké originaire de chez nous et « pure race» , ce soir très ému de l’accueil du village et d’une première jelyia de n’gonis autour du feu. sa journée-phare, mardi, pour visiter, sur la moto de Fama Diabate, son nouvel ami, le frère aîné de son père disparu, doyen de la famille et grand notable du Mandé (le « roi» de Kangaba), résidant au hameau de Heremakono, à trois kilomètres de Kela sur la route de Guinée. Ce Fonfon Keita, l’un des grands Maîtres de la cérémonie septennale de Kamablon Ti cette année encore, raconte à son « fils» toute la famille et ses origines dans le lignage Keita. La famille inconnue et les amis viennent saluer, dans les marques d’autorité, de respect et d’émotion légitimes; puis direction Kangaba, pour expliquer, comme il faut sur le lieu même, les topographies historiques de ce qui a fondé le Mandé et les malinkés, donc les Keita Mansadens (Kandasi descendants directs reconnus de Bemba Kanda, dernier fils -posthume- de Makan Konate Sunjata Keita, Empereur et premier du nom) et notre hôte.
Dans le retour « au petit soir» vers Kela, trop d’émotion contenue et une gratitude manifestée sans mots pour ces hasards accumulés de Bibliothèque du Mandé qui ouvrent aujourd’hui son histoire d’homme à notre Keita rené. Le jembé, les danses des fillettes de Kela à Bara ba, la place des réunions du quartier des griots (damorila) et forme centrale de vie pour toute notre communauté: un dernier moment de nuit comme celui-là n’avait plus souvenir. Depuis jamais.Départ à l’aube naissante de mercredi, dernier salut à l’ami pour longtemps qui gardera maintenant son orgueil jusqu’à Bako Djikoroni de Bamako.
Il revient pour Kamabolon Ti, coûte que coûte assis au côté de Fonfon: ce que son Histoire lui impose maintenant.
Le chantier continue imperturbablement autour des visiteurs multicolores de notre Bibliothèque polyglotte: c’est miraculeusement ainsi chaque jour. Les touches de mieux, décor ou pratique, surprennent celui du village même qui « saute» seulement un jour ou deux de notre affairement!
Mercredi matin, arrivée attendue longtemps de Bouna Boukhary Diouara.
Poête, historien, linguiste d’anglais, de bambara, de français et de presque tout: disciple de Fily Dabo Sissoko jusqu’à la triste prison de Kidal où celui qui fut l’un des premiers maitres à penser de l’Afrique contemporaine devait mystérieusement finir son chant un jour anonyme de 1964, et ami de Leopold Sedar Senghor plus par passions attentives des syntaxes françaises que par adhésion de coeur aux fumets d’une trop nourricière négritude. Ami de Michel deuis les premiers jours d’un projet fou, critique prudent et sûr, toujours disponible simplement.
Bouna, intellectuel malien pur sang, commença d’étudier à l’Ecole française des Fils de Chefs, à l’âge de 15 ans: deux Licences littéraires obtenues simplement, la trentaine passée à enseigner les villages, sans autre ambition que servir…courage aux enfants maliens d’aujourd’hui : Bouna Dioura fut ensuite Directeur de la Culture du Mali, intellectuel reconnu dans le monde entier, Directeur Général de la Bibliothèque du Mali dont il mènera jusqu’à sa retraite active le projet d’efficace et gigantesque installation moderne au quartier d’Hamdallaye.
Aujourd’hui à Kela, après 12 ans d’absence marqués d’un poême qui honore aujourd’hui nos cases de livres, Bouna mena ici l’important travail de recension de la « version de Kela» de l’épopée de Sunjata (la seule pour lui), publiée plus tard après trois années de rigoureuse traduction trilingue et référence toujours incontestée. Il a authentifié ici le sabre de Tiramakan, orgueil des Diawwara et de Kela:ceux-là viennent poser à ses pieds le coq rouge de leur respect.
Visite à la bibliothèque, motif prétexte du voyage mèmorial à Kela, a parte avec Lansine Diabate, Grand Griot de Kela dont les pères furent, au temps, partenaires savants du jeune cureux soninké: chuchotements souriants, quelques regards indicrets d’yeux noirs sous le rideau de la case aux conciliabules où les deux nouveaux complices des temps éternels sont venus cacher leur émotion auprès de Michel.
Salut et respect chez l’Hadj Demba Madi Diabate, Chef des griots de Kela, autorité morale des malinkés, où l’on retrouve le fils même de Fanta Madi Kumba qui accueillit souvent aussi le checheur néophyte dans cette cour où nous sommes. Et quelques notables encore, Haidara, Kamissoko ou Diabate et d’autres qui viennent s’asseoir et parler doucement à l’hôte tous ensemble, en témoignage des respects anciens et de l’amitié pour toujours. On amène à manger, et il prend force et courage à la sauce nougou de feuilles d’arbres, le vrai plat des malinkés de Kela.
Phrases mesurées de paroles « lourdes» pour la visite au Chef de Village Sekou Haidara, inteligent nonagénaire malicieux au coeur d’éternel jeune homme attentif…
Quelques musiciens de vingt ans à peine (on sait la musique du Mandé) viennent saluer celui qui connût chaque père.
On a vu et reconnu Kela et le Mandé, ce mercrdi 21 Janvier 2004 autour de Bouna Boukhary Diouara, revenu ici simplement pour l’amitié française de la Bibliothèque du Mandé, et pour la permanence des nécessaires racines africaines qu’il célèbre encore et encore et qui font, on le sait ici, les hommes et les enfants de che nous: on chante ces histoires à Kela quand « le n’goni parle» , depuis si longtemps qu’on pourrait, sinon, les oublier.
Bouna a pris la route et reviendra.
*La plaine de Kurukanfuga réunit, sous Sunjata, les familles du Mandé pour le dict de cet Empereur du XIII° siècle qui codifia, ce jour là, tout le Futur du Mandé. Ce code, vivant aujord’hui, est reconnu par les publicistes du monde entier, comme un équivalent absolu de notre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen sept siècles plus tard….



